Réponse à Jean Daniel
Par Renaud Camus
 
 
 
 
 

Vous semblez douter que je sois dans l'impossibilité de m'exprimer, mais vous m'offrez 2.500 signes de liberté d'expression. Merci. Contre le flot d'injures et la masse de malentendus déversés sur moi, c'est peu. Vous seul avez déjà dépensé 6.000 signes à me noircir. En si peu de place, je ne puis essayer de répondre qu'à vous, très partiellement.

A propos du Panorama de France-Culture, pas d'"exaspération" chez moi, je ne sais où vous avez trouvé le mot. Un "léger agacement", c'est un peu différent. De quoi ? Pas de la "surreprésentation" d'un groupe  quelconque, mais de sa coïncidence, parfois, avec une orientation "communautariste" des programmes d'une émission officiellement généraliste - c'est exactement le contraire de ce que vous me reprochez.

Vous dites n'aimer pas le "judéocentrisme". A deux ou trois reprises, très en passant (car ce n'est pas un sujet qui m'obsède), je m'en irrite doucement : ils "exagèrent un peu". Qui ils ? Des journalistes juifs. Changez l'adjectif, il n'y a pas d'"affaire Camus" (ou d'"affaire Renaud", puisque vous me contestez jusqu'à mon nom).

Or je suis le premier à me rendre compte que cet adjectif-là est d'un poids de douleur et de mémoire incomparable, qui le rend presque imprononçable, en de certains contextes, comme le nom de Dieu dans l'Ancien Testament. A des journalistes juifs - qui souvent se donnent comme juifs, et parlent de leur histoire, dans cette émission quotidienne où chacun est un personnage familier des auditeurs, et souvent très aimé ; ce n'est pas moi qui les "dénoncent", comme vous dites -, à des journalistes juifs a-t-on le droit de faire un très léger reproche? Ou bien l'adjectif crée-t-il définitivement une impossibilité de dire, dont tout écrivain, forcément, s'accommodera mal ?

C'est la question que je me pose, dans mon journal, par un scrupule qui n'est pas si commun, en envisageant diverses hypothèses, pour les écarter tour à tour. Elles sont en général ce qu'on me reproche. Car il n'y a pas seulement impossibilité de dire, apparemment. Il y a aussi impossibilité de lire - un effet d'hallucination.

Ainsi je n'ai jamais écrit, et jamais pensé, qu'il faille " une expérience de quinze siècles" pour comprendre la culture française, thèse débile qui m'est partout prêtée. Ni qu'il y ait une "essence" de la francité, inaccessible aux étrangers. Les deux reproches sont d'ailleurs parfaitement contradictoires, car l'expérience, en bonne tradition philosophique, c'est en général le contraire de l'essence...