Corbeaux. Journal 2000

sans dateNew York, Yale Club, lundi 24 avril 2000, dix heures moins le quart, le matin. Le scandale est arrivé jusqu’ici. Je viens de parler à Charles Porter, professeur à Yale, qui est aujourd’hui fêté par ses étudiants et par le corps professoral à l’occasion de son départ à la retraite. Il est le principal organisateur sur place du colloque qui m’est consacré. Et il est fort ennuyé car déjà les protestations sont très vives, là-bas, autour de ma présence. Un étudiant juif a alerté tous les autres et les membres de la faculté. On s’attend à de violentes manifestations. Le colloque n’est pas supprimé, mais il a été décidé de consacrer sa première session à “l’affaire”, en donnant la parole aux protestataires. De sorte que ce qui devait être une fête — et pour Porter quittant Yale sur cette rencontre internationale organisée par lui, et pour moi qui suis pour la première fois célébré officiellement dans une des plus prestigieuses universités du monde — tourne à l’épreuve de force et à l’épreuve tout court.

     

Midi et quart. Décidément, tous ces Combaz sont merveilleux. J’ai passé la matinée au téléphone avec le frère de mon Christian habituel, un Jean-Christophe qui vit et travaille à New York. Grâce à sa patience et à ses longs efforts, et aussi à des abonnements qui sont à lui, je suis arrivé à me connecter sur Internet et à lire mon courrier. Il continue de n’arriver que des lettres de soutien, et pas une seule lettre d’insultes ou même d’opposition. Le directeur des “Mots à la bouche” me propose sa librairie pour que j’y prenne la parole. J’accepterais très volontiers et j’ai l’intention de le lui signifier dès que possible. Malheureusement je ne puis jusqu’à présent — et c’est déjà beaucoup — que prendre connaissance des lettres reçues, et pas y répondre. Il faudrait déranger encore Combaz II, et je n’ose, après que je lui ai déjà fait perdre deux heures ce matin. En revanche, dès qu’il en sera temps compte tenu du décalage horaire, j’appellerai Combaz Ier, auquel j’ai donné les moyens de lire mon courrier sur le réseau, et qui peut y répondre, ne serait-ce qu’à titre provisoire, pour expliquer que je ne puis le faire moi-même actuellement.

Le mouvement de sympathie qui s’esquisse encourage à la résistance. Je ne dois pas capituler et je n’en ai pas la moindre intention.

*

J’ai pu joindre ce matin mon ami Jim, que j’attends ici d’une minute à l’autre. Peut-être irai-je habiter chez lui, je ne sais.

Hier j’ai eu une journée proprement imbécile et totalement épuisante. Peut-être ai-je battu les records de marche à pied dans une ville. Mais c’était une marche dépourvue de sens et tout à fait sans intérêt, par un temps constamment pluvieux, et quelquefois sous des trombes d’eau.

Arrivé à l’aéroport de Newark vers une heure, j’ai gagné la ville en autobus, par souci d’économie. J’avais une chambre réservée ici, juste à côté de Grand Central Station, par Nicholas Fox Weber. J’y ai déposé mes affaires et suis ressorti sur les trois heures. Je ne voulais rien visiter car je me disais que le dimanche de Pâques il y aurait partout un monde fou. Je n’ai donc fait que marcher, une première fois vers le nord et vers l’est, jusqu’à la soixantième rue et les environs de Sutton Place, où j’habitais en 1970, chez l’ambassadeur de Suède aux Nations-Unies. Puis je suis repassé ici, et bien qu’à l’heure européenne il fût déjà près de minuit je suis ressorti et me suis dirigé cette fois vers le sud-ouest, de sorte qu’ayant traversé Chelsea je me suis retrouvé dans le Village, par une sorte d’automatisme hérité de lointains séjours antérieurs.

Sans y avoir pensé plus que cela j’ai suivi jusqu’au fleuve Christopher Street, comme je faisais il y a vingt ou trente ans. C’est un spectacle de désolation. Tout y est triste et défraîchi, on n’y croise plus un jeune homme, c’est l’asile de vieillards de la gayté militante et jouisseuse des années soixante-dix. Ô Baudelaire, Baudelaire, comme tu avais raison, pauvre Charles, sur la forme des villes et le cœur des humains ! Le sens coule des quartiers et des rues comme il le fait des mots et des visages. J’imagine un achrien encore jeune s’achetant dans la joie, vers 1975, un appartement près de Christopher Street. Il en aurait éprouvé, il en a éprouvé sans aucun doute, un sentiment de triomphe, et la conscience d’être au centre du monde, ou au moins de son monde à lui : au centre de la vie, au centre du désir, le sien et celui des autres. Or lui n’a pas bougé, et quoi donc s’est inscrit autour de sa présence, dans les façades, dans l’atmosphère, dans l’expression des passants ? Quoi d’autre que la maladie et la mort ?

Le sens a quitté ces lieux, pour n’être remplacé le long de ces rues que par la perte, l’absence, la vanité fripée de tout.

Et cette leçon n’a rien de particulièrement achrien, j’allais écrire de particulièrement gay. Jean Puyaubert au début des années trente s’installe à Montparnasse, parce que Montparnasse c’est l’amour de l’art, c’est la peinture, c’est le surréalisme et tout ce qu’il aime. Dix ou quinze ans ne se sont pas écoulés que toutes ces images ne disent plus que leur dérision lamentable.

Moi-même, c. 1965, débarquant à Paris je vois Saint-Germain-des-Prés comme le cœur de que c’est qu’être en vie, intelligent, cultivé, moderne et tiraillé par le désir. Et qu’est-ce que c’est que Saint-Germain-des-Prés aujourd’hui ? Qu’est-ce que c’est que Montparnasse ? Qu’est-ce que le Marais ? Qu’est-ce la Bastille, Soho, South of Soho ? Et tout ceux-là qui crurent que Saint-Tropez était le paradis sur terre, la jeunesse du monde, l’invention d’exister...

Que le sens nous quitte, il n’est jusqu’à la terre et ses villes, et ses rivages, et ses chemins, pour ne nous le signifier jour après jour...

Cependant M. Jim est en bas.

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