Corbeaux. Journal 2000

sans dateVendredi 28 avril 2000, dix heures et demie du soir. Je suis trop fatigué pour écrire grand-chose, après je ne sais combien de nuits sans fermer l’œil et une journée très éprouvante. Cependant tout s’est passé beaucoup mieux qu’on ne pouvait s’y attendre. L’atmosphère était tendue à l’extrême, la police gardait l’entrée du bâtiment et de la salle des débats, dont une bonne partie était occupée par les membres du Département de français opposés à ma venue, et par des étudiants hostiles, plusieurs d’entre eux coiffés de la kippa. Cependant il n’y a pas eu de confrontation physique, c’est déjà cela.

Charles Porter a ouvert le colloque et inauguré la séance liminaire spéciale consacrée à “l’affaire Camus”. Il a donné des événements récents un résumé officiellement objectif, mais en fait plutôt bienveillant.

Il a transmis la parole à Jan Baetens, qui a expliqué que rien de ce qui agite ces temps-ci les esprits ne pouvait être appréhendé sérieusement hors la référence à une œuvre de près de cinquante ouvrages, tout entière consacrée d’après lui à l’exploration méthodique des frontières du dicible.

Puis venait Larry Schehr, mandaté par le Département de français. Il a parlé une demi-heure, avec beaucoup d’animosité à mon égard, sur l’antisémitisme en général et sur mon antisémitisme à moi en particulier.

Là-dessus, Dieu merci, est intervenu Nicholas Fox Weber, et c’est le genre de bienfait qu’on ne saurait oublier de toute une vie. Il a évoqué l’exposition Boltanski à Plieux, le secours amical et moral que je lui avais apporté lors des attaques antisémites contre sa fille l’an dernier, l’appui que je lui avais offert au moment où son livre sur Balthus — dépeint par lui comme juif antisémite — faisait l’effet de si vives critiques dans la presse américaine cet automne, et enfin mon texte sur les Six Prayers d’Anni Albers. Bref, alors que la majorité de l’assistance était extrêmement hostile, sur la foi des articles arrivés de Paris ou bien lus sur le net, il est arrivé, sinon à la retourner tout à fait, du moins à introduire un doute sérieux dans les esprits. Je n’étais plus exactement le monstre dont les différentes presses avaient offert le portrait. Et tout le monde semblait éprouver un certain mal à faire tenir ensemble les différentes images de moi qui étaient proposées en même temps.

Le débat général, ensuite, fut un autre moment difficile à passer. J’ai dû faire face à un étudiant haineux, et à deux ou trois autres on ne peut plus soupçonneux. Cependant l’intervention de Nicholas les avait privés de beaucoup d’air pour leurs voiles. Et je n’ai pas trop mal tenu le choc de ce tribunal du peuple improvisé, m’arrangeant même pour garder, en apparence tout du moins, le calme le plus parfait. L’étudiant haineux, français, “juif de troisième génération” ainsi qu’il s’est dépeint et l’un de ceux qui portaient la kippa, m’a sommé de faire des excuses — à quoi je me suis bien sûr fermement refusé.

Le congrès s’est alors déplacé vers la Beineke Library, où je devais faire ma lecture. Mais le gros de l’opposition n’a pas suivi le mouvement. J’étais heureux de me retrouver dans cet endroit superbe où j’avais lu il y a cinq ans les premières pages de P.A. Cette fois-ci j’ai donnée une version chantée, sur différents registres de voix et selon divers modes musicaux, des premiers feuillets des Vaisseaux. Il y a eu de très vifs applaudissements.

Sur quoi somptueux cocktail à l’autre extrémité de la bibliothèque, puis excellent dîner, le troisième en trois jours (non : quatre jours), à l’ex-Sherman Club, où déjà j’avais été reçu en 1995 et que j’aime beaucoup pour son côté jamesien (ou peut-être plutôt whartonnien). Nous étions dix-sept mais à l’exception de Larry Schehr il n’y avait guère là que de miens partisans — à des degrés divers, bien entendu.

Le plus absolument loyal est mon vieil ami Alexandre Albert-Galtier, le poète, professeur à Eugene, dans l’Oregon, et dont la présence est d’un immense secours. Au vu des textes lui n’arrive même pas à comprendre, me dit-il, ce qu’on peut bien trouver à me reprocher. Il trouve qu’il n’y a rien de plus scrupuleux que ma prose, qu’elle n’avance rien sans d’infinies réticences, qu’elle revient indéfiniment sur ce qu’on aurait pu croire qu’elle affirmait — bref qu’il n’en est pas de plus éloignée de tout caractère “fasciste”, et de plus contraire à la tradition antisémite, qui se montre toujours péremptoire, selon lui, et procède par affirmations violentes, emportements et éructations.

Tout au long du dîner l’ambiance fut très chaleureuse et amicale, et j’étais entouré des plus grands honneurs. La terrible tension de la journée s’est très nettement relâchée, et j’espère à présent pouvoir enfin dormir. Séance à neuf heures demain matin.

Ah ! J’oublie que j’avais donné lecture, devant le tribunal révolutionnaire, d’un article écrit le matin même, dans cette chambre d’hôtel, et que Paul espère faire passer dans Libération.

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