Corbeaux. Journal 2000

sans dateNew York, chez Jim Byerley, East 12th Street, mardi 2 mai 2000, une heure vingt de l’après-midi. Il faudrait noter minute par minute ce qui se passe. Mais il se passe tant de choses, et mon temps est tellement occupé par les exigences du combat, que je n’arrive pas à tenir ce journal comme il faudrait qu’il soit tenu.

La mauvaise nouvelle du jour est que Le Monde refuse de publier l’article que j’avais écrit mercredi ou jeudi dernier, et que je lui destinais. Edwy Plenel a téléphoné à Paul et Michel Kajman vient de m’appeler moi pour donner les raisons de ce refus : l’article franchirait une “ligne jaune” que Le Monde a décidé de ne jamais dépasser.

J’ai essayé d’obtenir quelques précisions sur la nature exacte de cette “ligne jaune”, et sur ce qui la franchissait dans ce que j’avais écrit. Pour Kajman si j’ai bien compris, le franchissement se situe dans la citation de La Campagne de France. Pour Plenel c’est dans l’appel à une définition plus précise du mot antisémitisme.

Kajman, Plenel et Jean-Marie Colombani sont d’accord pour estimer que la “ligne jaune” est dépassée, mais Kajman estimait qu’on pouvait tout de même publier, parce qu’il s’agissait d’un “texte d’écrivain”. Les deux autres étaient d’avis contraire, et l’ont emporté. Le texte en question me paraissait pourtant fort modéré.

Le Monde publiera demain, en revanche, le texte écrit par Nicholas Fox Weber. De mon point de vue il est infiniment précieux, bien entendu, mais son caractère est au premier chef émotionnel, et il relève surtout du sentiment, en l’occurrence de l’amitié. Il n’aurait pris tout son sens, à mon avis, qu’appuyé sur le mien, et l’appuyant. Seul il est à craindre qu’il ne paraisse relever exclusivement du type d’argument bien connu dit “some-of-my-best-friends-are-jewish”.

Larry Schehr, samedi dernier, à Yale, analysait de la sorte, paragraphe par paragraphe, dans son réquisitoire contre moi, certain passage sensible de La Campagne de France (p. 329).

« En quoi je ne suis pas antisémite :

« 1/ En ceci que les persécutions nazies me semblent constituer le crime collectif le plus abominable de l’histoire de l’humanité ; »

Commentaire de Schehr : qu’on n’approuve pas les persécutions nazies ne prouve en aucune façon qu’on ne soit pas antisémite. Je vis dans le Sud (c’est Schehr qui parle), je n’ai encore rencontré personne qui dise approuver le lynchage. Et pourtant le Sud est plein de racistes.

« 2/ en ceci que me répugne absolument tout ce qui pourrait ressembler à une humiliation — ne parlons pas de mauvais traitements — infligée à quiconque du fait de caractères ou d’actions qui ne relèvent pas de son libre arbitre ; »

Commentaire de Schehr — à vrai dire j’ai un peu oublié le commentaire de Schehr, sur ce point-là. Toujours est-il qu’il n’y avait rien dans ce paragraphe qui lui semblât une preuve de non-antisémitisme.

« 3/ en ceci que je n’ai aucune tendance à juger les êtres sur leur appartenance ethnique ou religieuse, et qu’un juif peut m’inspirer la plus grande sympathie ou la plus vive admiration ; »

Commentaire de Schehr : some of my best friends are jewish.

« 4/ en ceci que je tiens l’expérience spirituelle et métaphysique du peuple juif comme l’une des plus hautes et des plus enrichissantes de la conscience universelle. »

Commentaire de Schehr : il a reconnu qu’il ne trouvait pas d’objection à formuler sur ce paragraphe-ci.

Comme Albert-Galtier, Canovas et moi avons demandé à tous les participants du colloque s’ils voulaient bien, ou non, signer le contre-communiqué, attestant, en réponse au communiqué du Département de français, que le colloque avait bel et bien eu lieu, nous avons posé la question aussi à Larry Schehr. C’est moi qui lui ai téléphoné. Il m’a demandé vingt-quatre heures de réflexion — vingt-quatre heures de réflexion, en somme, pour savoir si s’était vraiment déroulé un colloque auquel on a assisté tout du long ! Car le texte du contre-communiqué était purement factuel. Et bien entendu il ne prend pas parti sur le fond de l’affaire. Mais à Schehr il faut tout de même une journée et une nuit pour savoir s’il peut y souscrire. Il a finalement dit non.

Il n’est pas le seul. Jean-Marie Roulin, de la Pennsylvania University n’a pas signé non plus, et pas davantage Daniel Popplewell, de Columbia. Se sont également abstenus le président du Département de français, qui avait pourtant assisté à tous les débats, et Vincent Giroux, de la Beineke Library, qui m’a pourtant si généreusement reçu — mais les deux derniers n’étaient pas inscrits comme “participants aux débats”, de sorte que leur cas est différent.

Une étrangeté est que toutes les personnes auxquelles j’avais demandé personnellement de signer ont signé, sauf Schehr, et que toutes celles que des tiers — Charles Porter ou ses étudiants — s’étaient chargés de contacter ont dit non : peut-être la commission a-t-elle été mal faite ?

Quoi qu’il en soit se confirme ce que j’ai toujours su, à savoir que presque personne n’a d’opinion à soi, ni ne désire en avoir, d’ailleurs. Au contraire : le grand désir, un des plus profonds désir de l’homme, est de penser ce que pense son voisin. À quelques notables exceptions près, telle qu’Alexandre Albert-Galtier ou Nicholas Fox Weber, chacun, dans l’affaire actuelle, se tourne lâchement vers tous les autres, pour savoir comment il faut en juger, et de quelle façon il convient d’agir. Les universités ne cessent pas de se téléphoner les unes aux autres pour apprendre ce qui s’est passé à Columbia ou de quelle manière j’ai été accueilli à Penn. Et elles arrêtent leur position en conséquence — jamais sur le fond du débat.

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