Corbeaux. Journal 2000

sans dateLundi 12 juin 2000, quatre heures et demie de l’après-midi. Je viens de recopier pour l’installer sur mon site un article de Dominique Noguez paru dans La Quinzaine littéraire de ce mois — article plutôt favorable à ma cause, à l’aune de la plupart des autres, encore qu’il fasse état d’un « profond désaccord avec les propos tenus par l’auteur de La Campagne de France ». Nulle malveillance, en tout cas. Mais que d’inexactitudes !

Noguez écrit par exemple : « Camus était libre de penser ce qu’il voulait du Panorama (personnellement, je pense qu’elle a été, notamment sous la direction de Michel Bydlowski, une des meilleures émissions de France Culture, vivante, ouverte à tous les sujets et donnant une vraie chance à une kyrielle d’auteurs généralement ignorés des médias). Mais s’il n’était pas d’accord avec les opinions qui s’y exprimaient, alors il devait décrire et discuter ces opinions. »

Ce point de vue serait assez légitime si j’avais écrit où que ce soit que je n’étais « pas d’accord avec les opinions qui s’exprimaient » au Panorama. Mais je n’ai jamais écrit rien de tel, nulle part. J’ai reproché aux journalistes responsables de cette émission d’infléchir à l’excès, selon moi, le choix des sujets traités. Je ne leur ai jamais reproché de mal les traiter. Jamais je n’ai contesté la qualité journalistique du Panorama, que je n’aurais pas écouté pendant des années si je n’y avais pas trouvé un intérêt intellectuel. Donc mon commentateur plus ou moins bienveillant parle absolument dans le vide.

Un peu plus loin il écrit ceci : « Quant à la conception de la culture qui s’exprime page 329 du livre, à savoir que, seuls, des gens installés dans un pays depuis plus de deux générations sont aptes à exprimer cette culture, elle est proprement sidérante. » Je me reporte à la page 329 et je n’y trouve exprimée, bien entendu, aucune “conception de la culture”. L’une des seules “conceptions de la culture” que je me sois jamais risqué à exprimer, on la trouve dans Qu’il n’y a pas de problème de l’emploi (écrit en 1994, la même année que La Campagne de France) :

« Qu’est-ce que la culture ? La claire conscience de la préciosité du temps.

[…]

« Qu’est-ce que la culture, au fond ? La conviction qu’il y a dans l’air de la pensée, de la beauté, du sens, et le dépassement même de ce sens par la beauté, son renversement par la grâce, ou par la tragédie ; l’assurance qu’il suffit de tendre le bras, l’oreille, le regard, pour être en contact, fût-il imparfait, avec ce que l’homme ou la nature ont produit de plus noble, de plus profond et de plus émouvant ; le sentiment résolu qu’il ne tient qu’à nous de nous ajouter ce trésor, d’en accroître notre conscience, d’en renforcer notre présence au monde, d’en resserrer notre attache à l’instant ; la certitude qu’il n’y a dans cette tâche pas une seconde à perdre — et que le temps manquera tout le temps. »

Cela, oui, c’est une “conception de la culture”, bonne ou mauvaise, stupide ou un peu éclairante pour quelques-uns. Mais ce qu’on peut lire à la page 329 de La Campagne de France, ce ne saurait en aucune façon être appelé de la sorte. Et ce ne saurait en aucune façon, non plus, être résumé par ces mots : « seuls des gens installés dans un pays depuis plus de deux générations sont aptes à exprimer sa culture » — c’est ce prétendu résumé qui est “sidérant”.

Comment cette phrase de Noguez s’accommode-t-elle de celles-ci, qui sont de moi, à propos de certains Français de première ou de seconde génération, et de leur point de vue : « Je ne dis pas que ce point de vue n’est pas légitime, ni même qu’il n’est pas intéressant — bien loin de là : il arrive qu’il le soit extrêmement, et nouveau, très original, infiniment éclairant et enrichissant. Ce que je regrette, ce n’est pas qu’il existe, pas du tout ; c’est qu’il ait tendance, en de trop fréquentes occurrences, à se substituer à la voix ancienne de la culture française, et à la couvrir. »

Et encore, page 330 : « ...ce n’est pas de les entendre que je déplore, pas du tout, et même au contraire ; c’est de n’entendre plus qu’à peine, derrière elles, la vielle voix qui m’est chère de la longue expérience française. »

Aucune contestation aux Français de première génération de leur capacité et de leur droit à exprimer la culture française : la constatation, qui me paraît de bon sens — encore qu’elle puisse être absolument discutée, bien entendu — qu’ils n’en expriment pas la “vieille voix”, la “voix ancienne”, celle de la “longue expérience” — celle que j’entends lorsque ma très vieille voisine, à ma totale stupéfaction, me parle des champs de maï (sans s audible) ; la proclamation, qui ne me paraît pas criminelle, d’un attachement à cette voix ancienne. Mais si cette voix ancienne que je déplore de n’entendre plus qu’à peine, était seule à se faire entendre, ce serait l’abomination de la désolation. Je suis pour tout ce qui tombe, pour tout ce qui se perd, pour tout ce qui va disparaître et que j’essaie de sauver. Cette voix ancienne de la culture française, je souhaiterais qu’elle demeurât. Mais en aucune façon je ne la confonds avec la voix nouvelle, ni avec la voix future, ni avec la culture française en général. Et nulle part on ne peut lire sous ma plume que « seuls des gens installés dans un pays depuis plus de deux générations sont aptes à exprimer sa culture », comme Dominique Noguez est persuadé de l’avoir lu (car je ne mets pas un seul instant en doute sa bonne foi) ; de même qu’il est persuadé que je n’étais « pas d’accord avec les opinions qui s’exprimaient » au Panorama de France Culture, alors que je n’ai rien écrit de pareil.

Or, si Dominique Noguez, qui est bon lecteur et plutôt bienveillant à mon égard, croit lire de telles phrases entre mes pages, comment s’étonner des bizarres hallucinations dont paraissent être les victimes plus ou moins consentantes des commentateurs infiniment moins aguerris et moins bien disposés ? Cet Arnaud Viviant des Inrockuptibles est probablement tout à fait convaincu que l’Opus Niger écrit par Ulysse Person, dans L’Épuisant Désir, est bien « un roman entièrement antisémite », comme il l’affirmait péremptoirement sur France Inter lundi dernier. Opus Niger est pourtant aussi éloigné d’être « un roman entièrement antisémite » que l’est L’Ombre gagne, dont il est la réplique. La définition, dans les deux cas, est aussi inexacte qu’elle est vertigineusement réductrice, inadéquate, paresseuse, malveillante, trompeuse.

Partout fleurit le faux, l’inexact, le tronqué, quand ce n’est pas le mensonge pur et simple. Et cette mauvaise monnaie chassant régulièrement la bonne, toutes les rédactions se copiant l’une l’autre tout en donnant chaque fois la préférence à l’approximatif et au sensationnel, les textes originaux et moi sommes de plus en plus négligés, passés par profits et pertes, tout à fait absents du débat.

Ce qui m’aura manqué tout au long de cette crise, mais plus généralement tout au long de ma “carrière”, si l’on peut dire, ce sont de grands lecteurs, comme il y a de grands électeurs. J’ai eu d’excellents lecteurs parmi les personnes privées. Mais il m’aurait fallu quelque défenseur à la voix puissante, quelque grand médiateur, ce qu’avait été Barthes en mes premières années — à ce titre également sa mort fut pour moi un désastre (ce qu’écrivant je ne préjuge nullement, bien entendu, de ce qu’il aurait pu penser de la situation actuelle. Éric Marty m’écrit qu’il en aurait été désespéré. Mais Éric Marty se drape dans un rôle de vieux sage à la Jean Daniel pour lequel il est nettement trop jeune).

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