Corbeaux. Journal 2000

sans dateDimanche 18 juin 2000, midi. Comme sont agréables ces journées vides : aucun rendez-vous, aucune visite annoncée, aucune corvée — le temps d’accord avec le temps, sans nuages, vacant.

Hier j’ai eu une conversation téléphonique d’une heure et demie avec cet avocat parisien qui m’avait écrit pour m’assurer de son soutien, et que j’avais moi-même appelé, quelques jours plus tôt, pour le consulter sur deux ou trois points. “Conversation” est un bien grand mot car si je suis arrivé à placer deux ou trois fragments de phrases, c’est le bout du monde. Jamais je n’étais tombé sur pareil bavard. Pas bête du tout d’ailleurs.

Il s’agit d’un très grand avocat, comme me l’avait laissé présager son riche papier à lettres et sa non moins riche adresse. Son associé et lui dirigent une équipe de quatre-vingt-cinq avocats. Les membres de cette très nombreuse écurie sont des avocats d’affaires, très majoritairement, mais dans la masse on pourrait trouver quelques pénalistes, si le besoin s’en faisait sentir.

Lui est juif, excellente nouvelle. Il en tire une enviable liberté pour parler de ceci ou de cela. Il parle par exemple du “Shoah business”, ce qui suffirait, moi, à m’envoyer définitivement au trou — toujours cette pertinente théorie d’Ardisson selon laquelle c’est toujours un problème de locuteur (je crois qu’Ardisson dit de messager, ce qui fait que d’abord je n’avais pas compris).

Le grand avocat dit par exemple : « Voyez cette Isabelle Rabineau dont personne n’a jamais entendu parler. Grâce à vous, grâce au Shoah business et grâce à sa qualité de journaliste, elle arrive à avoir sa binette en première page du Monde, avec son grotesque Je suis sur sa liste. »

Il est persuadé (et je le suis aussi) que l’adversaire, pour moi, dans toute cette affaire, ça n’a jamais été les juifs mais les journalistes, le corps des journalistes, la corporation des journalistes, que j’ai insultée de toutes les façons possibles, selon lui, et qui est trop heureuse de tenir, avec mes pages sur le “Panorama”, une occasion rêvée de me faire payer tous mes péchés et d’en finir avec moi.

Il a le génie de la digression, puis de la digression dans la digression. Je suis mal placé pour le lui reprocher...

Dans le flot de ses discours il arrive à me glisser un long résumé des Bijoux de la Couronne, de Sacha Guitry, un autre de À défaut de génie, de François Nourissier, qu’il admire beaucoup, un troisième d’un petit ouvrage qu’il a découvert par hasard sur le cannibalisme, et où l’on voit des photographies de paysans russes vendre à l’étal de la chair humaine, aux premières années du bolchevisme.

J’arrive tout de même à placer en hâte ma démangeaison d’attaquer en diffamation Marianne, pour l’article L’Homme qui n’aimait pas les juifs. Maître H. comprendrait très bien que je “veuille me faire plaisir” en assignant en justice Dominique Jamet et le directeur de publication. Si je m’y décidais, et s’il avait l’accord de son équipe, il pourrait même m’offrir gratuitement les services de son cabinet. Mais il me faut bien réfléchir avant de me lancer là-dedans. Ce que j’ai essuyé de la part des journaux jusqu’à présent n’est absolument rien comparé à ce qui m’attend si j’en assigne un en justice. C’est un de ces cas, selon lui, où le réflexe corporatiste joue à plein. Tous les articles à mon sujet, si tant est qu’il y en ait encore, commenceront toujours, pour le restant de mes jours, par une référence obligée à mes crimes. Ma vie dans les mois et peut-être les années à venir tournera exclusivement autour de l’obsession de la date du procès, qui n’aura aucune importance pour mon adversaire, fort habitué à ce genre de situation, mais en revêtira une énorme pour moi. Si je gagne, ma victoire ne recevra aucun écho. Elle sera signalée par un entrefilet de cinq lignes. Si je perds, la diffamation n’en sera plus une et la vérité officielle qu’elle sera devenue sera proclamée sur tous les toits. Cela dit, si la tentation est trop forte, je puis être assuré du soutien du cabinet F. & H...

Humpfff... P’têt pas quand même...

*

Si la “riposte atomique” qui m’était promise après les articles de Finkielkraut et d’Albert-Galtier dans Le Monde du 6 juin c’était l’article de Sollers dans Le Monde d’hier, de l’avis général autour de moi il s’agissait d’un pétard mouillé — encore dois-je bien prendre garde que “l’avis général autour de moi” n’est pas forcément l’avis général tout court.

Il reste que ce texte de Sollers, Les nouveaux bien-pensants, est généralement reçu comme étant d’une faiblesse insigne, et souvent interprété, même, comme un grand succès pour moi.

« On n’y comprend rien, disent ceux qui m’en parlent. Ça n’a aucune consistance, ça ne va nulle part. On voit bien que vos ennemis n’ont plus de munitions. Et ils ont beau ressortir leurs généraux les plus galonnés... »

Beaucoup d’exégètes voient dans “l’affaire Camus” l’occasion de la chute de la maison Sollers. Personne ne peut croire une seule seconde à la sincérité de l’indignation contre moi de l’éditeur de Nabe, ce même Sollers qui écrivait dans L’Idiot, en 1989 : « Je connais, pour ma part, au moins cent philosémites proclamés qui, sans aucun doute, auraient été antisémites avec beaucoup d’entrain il y a cinquante ans. » Et dans le journal de Nabe, justement, en cette même année 89 on voit Gérard Bourgadier, l’éditeur, casser « un peu du sucre sur Sollers : sa “lâcheté” dit-il, son “petit numéro philosémite” à Apostrophes téléphoné par Lévy pour faire chanter Gallimard ». Croirait-on pas ces réflexions datées d’hier ?

« J’aime beaucoup Sollers mais je n’ai aucune sympathie pour M. Joyaux, conclut Bourgadier ». Le problème est qu’on ne voit plus guère que M. Joyaux, ces temps-ci : M. Joyaux le petit employé de maison d’édition, qui défend à coups de pitreries son pré-carré ; M. Joyaux le petit directeur de revue moribonde, et moribonde non pas par défaut de lecteurs ou de capitaux, comme toutes les bonnes revues, mais par défaut de la moindre idée, de la plus petite once de foi en quoi que ce soit, et d’auteurs, d’auteurs, malgré de pathétiques raclements de tiroirs ; M. Joyaux l’auto-promoteur, surtout, seulement occupé désormais, plutôt que de produire une œuvre à laquelle personne ne croit plus, et surtout pas lui, à renvoyer sagement tous les ascenseurs des puissants, et à complaire à ses maîtres, pour s’assurer éternellement ces malheureux petits articles de complaisance dont les auteurs n’osent pas dire de mal de lui, par peur, mais pas non plus en dire franchement du bien, par ultime sens du ridicule ou par tardif sursaut de dignité.

Et c’est moi qui suis “la France rancie” ! S’il y a quelque chose de ranci, c’est bien cette carrière sinistre, ce long enlisement dans le Spectacle tant dénoncé, cet avachissement dans l’amour du siècle et le commerce avec ses courtiers.

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