Corbeaux. Journal 2000

sans dateMercredi 21 juin 2000, neuf heures et demie du matin. Bonne journée à Toulouse, hier, malgré l’extrême chaleur. J’ai déjeuné à l’ex-brasserie des Beaux-Arts, sur les quais, avec l’aimable M. Claverie, de la société du métro, qui va m’envoyer deux contrats sur deux ouvrages dont il me passe commande à propos des artistes choisis pour la ligne A et plus tard pour la ligne B. Puis je suis allé à pied aux Abattoirs, où l’on était convié à une sorte de pré-inauguration du musée d’art moderne et contemporain, qui ouvre officiellement ses portes après-demain vendredi.

Peut-être n’est-il pas tout à fait possible encore de se rendre compte de ce que sera ce musée quand il sera tout à fait prêt. Hier tout était dans les désordres d’ultimes aménagements, avec des échelles, des pots de peinture, des instruments et des emballages de tous les côtés, de sorte qu’il faut suspendre son jugement. Une grosse construction de bois clair occupe le milieu de la grande nef, mais je n’ai pas compris ce qu’elle était : un praticable pour d’ultimes accrochages, comme je l’espère, une œuvre d’artiste ou son squelette, quelque structure d’accueil en voie d’achèvement ? Toujours est-il qu’elle gâche la belle perspective “basilicale”, et j’espère qu’elle va disparaître. Il est bien assez que cette perspective ait été attaquée et compromise par un escalier qui lui fait perdre sa pureté et qui lui, sans aucun doute, est destiné à rester sur place.

On a une très bonne vue, en s’enfonçant sous le niveau du sol, sur l’immense rideau de scène au Minotaure, de Picasso, qui paraît destiné à devenir, et très légitimement, l’œuvre emblématique du musée. On peut le contempler d’un palier, à mi-hauteur, étant soi-même comme en suspens au milieu du très vaste volume souterrain, et c’est certainement ce que l’on peut éprouver de plus fort au cours de la visite. Partout ailleurs en effet l’accrochage est bien plat, prévisible, sage, remarquablement ininspiré. Il y a quelques beaux tableaux, des Tàpies, par exemple, un ou deux Soulages (beaucoup plus modestes que celui dePlieux, si j’ose dire), mais ils sont placés au même niveau, en tous les sens du terme, que des toiles de second ou de troisième rayon, et l’ensemble ne crée pas d’exaltation pour l’œil, ni pour l’esprit.

Peut-être l’impression sera-t-elle meilleure quand tout sera en place. Ou bien je n’étais pas dans de bonnes dispositions. J’étais pourtant d’excellente humeur, à cause de mon indépendance retrouvée. Il y avait là tout l’establishment politique et culturel de la région Midi-Pyrénées, à commencer par le président Martin Malvy, Mme Tomasin, le directeur des affaires culturelles, les divers conseillers aux arts plastiques. Et, divine surprise — pour parler comme mon bon maître Charles Maurras —, je n’avais rien à leur demander. Certains s’en sont même inquiété, et sont venus me demander, eux, s’ils pouvaient disposer des sommes qu’ils allouent traditionnellement à Plieux, chaque année. Je leur ai assuré qu’ils le pouvaient, car nous n’avions pas de projet d’exposition. Et l’intense satisfaction que j’en ai éprouvé m’a fait comprendre, s’il en était encore besoin, à quel point ces activités de lobbying et de mendicité institutionnelle, auxquelles j’ai dû me livrer depuis six ou sept ans, pour tâcher d’assurer les activités artistiques de Plieux, avaient constitué dans ma vie une erreur de distribution, ou plutôt, pour moi, une grave erreur d’emploi.

Quel merveilleux soulagement, d’être libéré de ces servitudes-là ! Comment ai-je pu me laisser entraîner, sans l’avoir jamais vraiment voulu, mais one thing leading to another, sur un terrain aussi étranger à ma nature, et qui répugnât aussi fort à mon caractère ?

Grande leçon, et dont il me faut tirer tous les enseignements. Je dois tout sacrifier à mon indépendance, et ce m’est d’autant plus facile que les sacrifices qu’elle exige ne me coûtent rien. Ne m’importe que d’écrire (et d’aimer, bien entendu, mais c’est une autre histoire). Encore faut-il pouvoir le faire en toute liberté, et faut-il pouvoir vivre. Et sur ce point je dépends des éditeurs, voilà une servitude dont je ne suis pas libéré. Casse-tête chinois — le plus classique du monde : pour être libre il faut de l’argent et pour avoir de l’argent il faut aliéner sa liberté.

Ainsi je ne suis pas précisément dévoré d’envie d’écrire deux livres sur les artistes chargés d’aménager les stations du métro de Toulouse. Mais j’ai besoin d’urgence de l’argent de ces contrats. Donc je suis loin d’être tout à fait libre. Toutefois ma liberté a fait de grands progrès par l’indépendance conquise sur les autorités culturelles régionales. Oh ! N’avoir plus à me pousser en avant, et à pousser mes dossiers ! N’avoir plus à “me montrer”, et à être vu en conversation avec tel ou tel, parce qu’il en rejaillit sur vous un crédit qui encourage le crédit ! À cette pré-inauguration en petit comité, je suis allé parce qu’il se trouvait que j’étais ce jour-là à Toulouse, par coïncidence, et que j’étais curieux de voir ce qu’il était advenu des Abattoirs — mais le seul fait de n’avoir plus à me livrer à ce genre d’exercice m’a rempli d’une grande exaltation joyeuse.

D’ailleurs mon appétit musical s’améliore sensiblement, ce qui est toujours un excellent signe. Je suis loin de l’époque où je ne pouvais avaler que la sonate Köchel 310. Au contraire, mon estomac s’accommode ces jours-ci de grandes et lourdes machines que la plupart du temps il supporte mal. J’ai voyagé au son du double concerto de Brahms, à l’aller, et même de grands poèmes symphoniques de Strauss, au retour : Till l’espiègle, puis Don Juan — pour finir avec le concerto de Scriabine.

Le temps, il est vrai, encourageait à de grandes expansions lyriques et plutôt gaies de l’âme et de l’orchestre. Je ne cesse de m’enchanter qu’il n’y ait qu’un seul mot, en français, pour weather et pour time. Le temps était splendide, hier, entre huit et neuf heures du soir, sur la vallée de la Garonne. Le paysage n’a rien de bien extraordinaire — c’était l’heure, qui était splendide, l’heure en tant que paysage. Et rien n’est plus consolant que cela, car de toute part nous voyons la laideur gagner du terrain, et bientôt nous n’aurons plus aucune aire de repos pour le regard, autour de nous ; mais il nous restera toujours le temps, c’est-à-dire la lumière telle qu’elle marque les heures et telle qu’elle fait de nous et de l’espace un seul vibrant cadran solaire.

La Garonne était belle, pourtant, quand je l’ai traversée, au large de Castelsarrasin : une pure, large, plate et profonde vibration argentée, entre les frondaisons de ses rives, qui par miracle sont intactes en ce point. Die schöne Garonne, die schöne Garonne ! Pas une seule fois il ne m’est arrivé, depuis des lustres, de traverser ce fleuve sans que me vienne à l’esprit, et même aux lèvres, la nostalgique exclamation de Hölderlin.

Hölderlin est toutefois une boisson un peu forte, le dernier soir du printemps, sur une autoroute déserte, au son du Don Juan de Strauss. On y perdrait facilement la raison. « Schopenhauer, Leopardi, Hölderlin étaient devenus pour lui un dangereux trio » écrit à Nietzsche Malwida von Meysenbug, de Rome, le 12 janvier 1876, à propos de son étudiant Alfred Brenner, atteint de tuberculose, et qu’il lui avait recommandé.

Un dangereux trio : se croirait ton pas dans La Dépêche, pages intérieures “Gers”, cambriolage à Ponsan-Soubiran ?

Brenner, qui n’avait même pas vingt ans, voulait continuer son voyage vers le Sud, et quitter Rome pour Catane. Mais « il me semblait irresponsable de le laisser partir seul, sans conseiller, écrit encore Malwida, car il était clair qu’il voulait y chercher la mort d’Empédocle ».

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