Corbeaux. Journal 2000

sans dateSamedi 24 juin 2000, huit heures et demie du matin. Un rêve désagréable. Nous étions Pierre et moi dans un petit hôtel parisien. Des bruits dans la chambre voisine nous réveillent, et nous font nous attendre à une imminente intervention extérieure : quelqu’un va entrer d’une seconde à l’autre. Afin d’adopter une contenance nous lisons des journaux, qui sont en fait des fragments de journaux, des morceaux de page déchirées. Pour ma part je n’ai sous les yeux que des colonnes de petites annonces.

Fait irruption le patron de l’hôtel, très agressif, accompagné d’une femme de grande taille qui ne joue pas grand rôle dans la suite de l’histoire — une autre cliente, qui attendrait la chambre ? Il me semble qu’elle a une valise. Mais tout récit de rêve, ne serait-ce que par le choix des mots, est déjà une “interprétation”.

Le patron se moque de nos lectures. Veut-il savoir si je suis bien écrivain ? Je me souviens que je cherche, dans le relatif désordre que nous avons mis dans la chambre, un livre de moi, qui lui prouverait cette qualité. Je n’en trouve pas.

Mais surtout j’essaie de comprendre ce qu’il a à nous reprocher, et pourquoi il nous dérange si agressivement au milieu de notre séjour (pas au milieu de la nuit : il me semble qu’il fait jour). Finalement il lâche le morceau : tous ces articles de Libération contre moi m’ont rendu très suspect...

Cette explication me réveille.

C’est le premier déboulé de “l’affaire” dans mes rêves, je crois bien. Cependant je n’en suis pas autrement troublé. Je me serre contre Pierre et je parviendrai même à me rendormir grâce à lui. Pour résister à l’adversité, il m’est un point d’appui d’une efficacité extraordinaire.

Le malencontreux épisode dit du “suçon” a d’une certaine façon resserré nos liens, ou du moins il m’a rendu plus sensible à leur étroitesse, et celle-ci plus précieuse encore à mes yeux. Avant cette péripétie, j’étais dans cette liaison en une sécurité qui faisait d’ailleurs une grande partie de son attrait. Après tout, c’était Pierre qui s’était manifesté auprès de moi pour commencer, en répondant à ma P.A. Je pouvais me dire — je le peux encore — que tout cela était son idée. Il paraissait tellement étranger, d’autre part, au petit monde achrien institué que je ne me faisais aucun souci sur ce que pouvait bien être sa vie lorsque nous n’étions pas ensemble. Or l’histoire récente a prouvé qu’il avait ses envies comme tout le monde, ses pulsions et même ses plaisirs. Du coup il se révèle que tout peut s’effondrer d’un jour à l’autre, à quoi je n’avais même pas songé (si extraordinaire que cela paraisse). Accrue par la considérable différence d’âge, un sentiment d’insécurité s’est installé en moi à propos de cet amour, qui lui donne plus de présence et de force (c’est un peu triste à dire). À tout moment je suis tenté de vérifier qu’il est toujours bien là, et amené à m’en réjouir plus encore que je ne le faisais.

Émerveillement dans la nuit, donc, après le mauvais rêve : là et bien là, le corps aimé — et qui se tourne, accommodant, lorsque vous vous tournez.

*

Rémi Soulié m’a donné des nouvelles des Syrtes, hier : Pierre-Guillaume de Roux, qu’il a appelé, lui a demandé encore jusqu’à lundi pour prendre une décision. Voilà décidément peu d’empressement.

Ce matin devait être diffusée sur France Culture une émission d’Alain Finkielkraut au cours de laquelle, incidemment, il prenait vigoureusement ma défense, en lisant certaine page de Etc. Manque de chance, grève. Pas d’émission.

Mais cette lettre au courrier d’hier, d’une jeune femme qui m’avait appelé la veille pour me demander confirmation de mon adresse :

Monsieur Camus,

Peut-être vous rappellerez-vous cet appel maladroit auquel vous répondîtes avec courtoisie. Vous y avez probablement senti de la familiarité. Ce sont simplement ces temps d’infâme médiatisation qui me poussent à vous écrire. Pourquoi, en vérité, dire à un auteur ce que son œuvre peut représenter s’il ne devient pas urgent pour lui de savoir qu’ailleurs, des inconnus le lisent en grande joie ?

Lasse de ne plus savoir trouver en ces heures de molles attitudes le livre qui eût réveillé en moi le plaisir littéraire, je pestais, je râlais mon dégoût quand mon amant m’offrit Journal romain. Ce furent VigilesNotes sur les manières du temps, L’Esprit des terrasses, Élégies pour quelques-uns. La découverte est récente.

J’aime la densité de votre œuvre. Elle ne ressemble à rien qui soit connu. Violent dans sa sincérité. Style qui à lui seul bouleverse. Érudition. Exaltation du plaisir. Sensibilité broyée par les grossièretés du quotidien. Dénonciation d’une décadence qui n’est pas aux tricks des vespasiennes [Je ne comprends pas cette phrase que je crois pourtant transcrire fidèlement]. Un effroyable rapport au temps. Et stop. Je ne suis pas critique.

Œuvre intense, au cœur, au corps, à la pensée, à l’estime de soi pour la non-achrienne que je suis. Je m’y reconnais. Et je me réjouis de savoir qu’il me reste tant à lire encore.

Voilà. Je découvrais votre œuvre quand éclata “l’affaire”. Alors, vraiment, la nausée. Compagnon, mère, beau-père et certainement tant d’autres : tous nauséeux. Je crois pourtant que cela devait arriver. C’est effroyable à dire. On n’écrit pas comme vous le faites, on ne pense pas comme vous le pensez sans qu’un jour de ternes “intellectuels” se sentent investis d’une mission assassine, si conforme à un esprit linéaire où l’on se révolte en groupe, sans lire ce que l’on piétine, sensible seulement en pavlovien à des termes intouchables.

Je ne puis que vous offrir ma sympathie, au sens propre du terme. J’eusse aimé vous rencontrer, mais quand la terre tremble s’attache-t-on aux visages, aux voix...

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