Corbeaux. Journal 2000

sans dateSamedi 1er juillet 2000, midi et quart. L’article de Claude Lanzmann dans Le Monde donne l’impression, je le notais hier, d’un prodigieux “retournement de table”, puisqu’il parle, à propos de l’action de mes rares partisans, et de celle d’Alain Finkielkraut en particulier, d’attaques menées « avec démesure, cruauté, bassesse », et de « procureurs écumants » : c’est-à-dire très précisément de ce qu’on croit observer dans son camp. Mais il y a mieux, plus complexe, plus audacieux. Le retournement de table, c’est nous qui sommes accusés d’y procéder — nous c’est-à-dire Finkielkraut, essentiellement, qui pour Lanzmann est l’ennemi principal, de toute évidence, et moi par raccroc.

Il est question d’inversion maligne : « Mais la toupie de l’inversion maligne n’arrête pas là son vertigineux tournis : la victime désignée, l’insulté, le rejeté, l’objet du pogrom et de la terreur intellectuelle, le nouveau Paria, c’est Renaud Camus », écrit-il. Et bien entendu il trouve que c’est un comble. Vertigineux tournis est bien la juste expression, dans ces conditions. Voilà au moins un point sur lequel nous sommes d’accord.

Il y en a un autre. Il juge clownesque l’émission de Canal Plus, L’Appartement, où Finkielkraut et moi sommes parus ensemble, et très laid l’appartement en question. Rien n’est plus juste. En revanche il m’y a vu arriver « droit dans ses bottes, détendu, guilleret, sifflotant ». Droit dans mes bottes, je veux bien, détendu et guilleret me paraissent un peu beaucoup dire, mais sifflotant, moi qui n’ai jamais su, à ma grande honte, siffler ni siffloter... Et franchement je n’aurais pas choisi ce moment-là pour faire de nouveaux essais. Bien sûr il ne s’agit que d’un point de détail, mais il m’intrigue. Pourquoi Lanzmann écrit-il que j’étais sifflotant, alors que de toute évidence je ne l’étais pas ? A-t-il besoin de quatre adjectifs, comme Mme de Cambremer de trois ? A-t-il cru me voir siffloter, m’entendre siffloter ? Est-il de bonne foi ? Ou juge-t-il que de me montrer sifflotant aggrave mon cas, par le détachement qu’implique cette attitude, qui prouve bien l’insensibilité de mon cœur, voire mon irrespect pour les morts ?

Je n’avais pas remarqué à première lecture quelques allusions voilées à Sylviane Agacinski, qui n’est pas nommée, et qui est considérée uniquement en tant qu’elle est l’épouse du Premier ministre — d’où cette phrase obscure et singulière, très allusive, où le mot pouvoir change de sens selon le verbe qu’il commande : « Nous, les “maîtres de l’heure”, avons, c’est certain, du plomb dans l’aile, le pouvoir nous échappe, nous condamne peut-être : Renaud Camus et Finkielkraut ont reçu il y a peu ici même un surprenant, puissant et attristant renfort. »

*

Quant à l’article d’Artpress, écrit par un certain Laurent Goumarre, il est moins mauvais que je n’avais cru le comprendre à de certaines évocations qui m’en avaient été faites.

Il est très hostile à mon égard, certes, mais du moins place-t-il le débat à un niveau nettement plus élevé, plus littéraire, sémantique, que la plupart des autres. L’auteur donne quelques témoignages qu’il m’a un peu lu, malgré tout — sans bienveillance, évidemment, mais avec un peu plus de pénétration critique que la plupart de ceux de ses confrères qui se sont manifestés récemment.

Il est étrange dans ces conditions qu’il pratique la citation avec la même brutalité réductrice que les pires d’entre eux. Ainsi apprend-on, guillemets à l’appui, que je consacre à Nabe « tout le peu de lecture que je fais » (il n’est pas précisé sur quelle durée) et que Flatters-Marcheschi, « l’ami de toujours, véritable pousse-au-crime [...] “réclame des noms et encore des noms, comme un Fouquier-Tinville des têtes. Il veut que la littérature nomme ses objets de fureur, ou de mépris, ou de concupiscence, fussent-ils les plus contemporains. Il veut savoir de qui l’on parle.” De qui l’on parle ? Alors qu’il conviendrait de se demander : qui parle ? Voilà que transpire sous le journal de Renaud Camus celui de Marc-Édouard Nabe, jamais autant cité que dans cette Campagne de France : Nabe, absent en 1992 du Château de Seix, mentionné une seul fois dans l’index de Graal-Plieux, journal 1993, revient à dix reprises dans La Campagne de France. Renaud Camus exagère un peu tout de même... »

*

La grève à France Culture ayant pris fin, ce matin a été diffusée l’émission de Finkielkraut qui devait être présentée aux auditeurs la semaine dernière, et au cours de laquelle il prenait ma défense en lisant des extraits de l’article France, français de Etc. Mes partisans se sont réjouis de cette petite victoire, et m’en ont félicité. En revanche je doute fort que paraisse cette après-midi dans Le Monde l’article de Jean-Paul dont la publication, avais-je décidé, marquerait pour moi la fin de la guerre, ou au moins la fin de Corbeaux. Dans ces conditions, je pense prolonger la période d’élaboration du livre jusqu’au 9 juillet. 9 avril-9 juillet : trois mois pleins. Je pense que c’est une bomme formule, d’autant qu’elle reprend celle à laquelle s’était plié en son temps le Journal d’un voyage en France : deux mois pleins — avec cette différence que la durée de deux mois du Voyage avaient été décidée avant que je me mette en route, tandis que cette fois-ci j’improvise, et prend les décisions en avançant.

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