NON. Journal 2013

créée le lundi 15 juillet 2013, 19 h 30
modifiée le lundi 15 juillet 2013, 19 h 30
Lundi 15 juillet 2013, midi.
Comme je le prévoyais, et comme je le craignais un peu, la publication “en direct” de ce journal dans “Boulevard Voltaire” risque, d’une part, d’en affecter le ton et les contenus (mais je m’en défends), d’autre part de surprendre un brin, d’agacer, voire d’exaspérer les lecteurs réguliers du quotidien en ligne. Certains se plaignent déjà (car on peut lire leurs réactions, bien sûr — nous voici dans l’ère inédite du journal intime interactif…) que dans l’entrée d’hier, la première, il soit question du Grand Aleph jaune et de son accrochage :

« C’est quoi, le “Grand Aleph jaune”, qu’est-ce que ça vient faire là ? ».

À quoi une autre intervenante répond très justement, ou du moins comme j’aurais pu le faire :

« Il me semble qu’il a été dit que Monsieur Camus publiait son journal. Donc, outre des articles généraux, nous aurons droit aussi à des remarques plus intimes dont nous ferons ce que nous voudrons, zap ou lecture. »

Les habitués de “Boulevard Voltaire” sont réunis surtout par des préoccupations politiques, dont il se trouve, par chance, que je partage la plupart — je peux même dire qu’elles me hantent. Et, dans une certaine mesure, je suis, encore que peu visible, un “homme politique”, si l’on veut. Mais enfin je n’ai jamais eu l’intention de n’être que cela, et mon journal, comme moi, est un tout, que je n’entends pas limiter, même pour “Boulevard Voltaire”, à des commentaires de l’actualité politique. Espérons que, durant ce petit mois où cet organe de presse et moi proposons à nos lecteurs respectifs, et parfois communs, la fantaisie estivale d’une publication conjointe, il ne va pas m’advenir des problèmes de vessie ou des histoires de couple, sans quoi nos amis voltairiens du boulevard pourraient bien pousser les hauts cris.

C’est l’éternelle question de l’autobiographie, de l’autographie, de la graphobie, de l’écriture du moi, qui a toujours eu mauvaise presse auprès d’une partie des Français, cela au moins depuis Pascal, depuis son décret du moi « haïssable » et son « sot projet qu’il eut de se peindre » (ce pauvre Montaigne). Dans l’autre camp — qui considère le moi, au contraire, comme le truchement inévitable de toute connaissance possible — il y a (sans parler de saint Augustin...) Montaigne, donc, Rousseau, Chateaubriand où s’entrecroisent à merveille la politique et les états d’âme, et encore Amiel, Gide, Charlie du Bos et ainsi de suite jusqu’à Guillaume Dustan et Christine Angot (je n’ai pas dit que c’était une pente ascendante). Mais rien à faire, la vieille querelle est toujours prête à rebondir.

Dominique Noguez dans son récit, Une année qui commence bien, que j’ai reçu ces jours-ci, fait allusion à un débat lointain à la Bibliothèque nationale entre lui, Annie Ernaux et moi, mais aussi Bertrand Poirot-Delpech, qu’il oublie — un ennemi acharné de la littérature du moi, pourtant. Noguez m’avait interrogé ce jour-là sur la question très apparentée du secret :

« Renaud Camus m’avait répondu que la question du secret n’avait pas grand sens pour lui et que ni lui ni ses amis n’avaient plus rien à cacher. »

C’est un peu caricaturer ma position, qui est mieux résumée par ma formule fétiche :

« Le seul secret qui vaille est le secret qui reste lorsque tous les secrets sont levés »

…par quoi je veux signifier que c’est grandement rabaisser la noblesse ontologique du secret, chère à Pierre Boutang et, à travers Boutang, à George Steiner, que de réduire le mystère fondamental des êtres — ce qui, en eux, est, Dieu merci (et comme en la littérature), irréductible à la connaissance — à de médiocres cachotteries sur les coucheries, les revenus, les dettes ou les états de la prostate.

Même “intime”, le journal d’un écrivain est tout à fait à l’abri du reproche d’exhibitionnisme, selon moi, par ceci qu’il faut, pour en avoir connaissance, acheter le livre et le lire, ce qui est une coopération très active à un spectacle qu’on ne peut dès lors déplorer de se voir infligé. Mais je veux bien qu’il en va un peu différemment si ledit journal est publié gratuitement dans un organe de presse. Cependant, même dans ce cas-là, le lecteur a toujours la possibilité de zapper, comme le conseille pertinemment ma défenseuse…

Il y a aussi, dans cette situation un peu bizarre, inédite pour moi, en tout cas, le problème que j’appelle du da capo : le nouveau lecteur, débarquant sans avoir rien demandé dans un journal publié depuis presque trente ans, a tendance à exiger qu’on lui explique tout, qu’on revienne chaque fois au point de départ, au da capo :

« C’est quoi, le Grand Aleph jaune ? »

Mais la culture se prend toujours en marche, à mon avis : une fois qu’on est dans le train on se renseigne comme on peut sur les étapes déjà franchies et sur la destination. L’exigence du da capo perpétuel est la calamité de la situation culturelle actuelle, où chacun, et d’abord à l’école, est constamment ramené au point de départ de tous (« le poète Victor Hugo », comme dit à présent Le Monde). Cette exigence serait aussi la calamité du journal — moyennant quoi, à mon corps défendant, je suis bel et bien en train d’y sacrifier…

Cela dit le livre de Noguez, dans sa critique implicite de la littérature du moi et de l’autofiction, donne corps à une idée géniale. L’auteur y raconte en grand détail ses amours (malheureuses) avec un garçon (insupportable). Le narrateur s’appelle Dominique Noguez, toute sorte de contemporains petits et grands sont présents et parfaitement reconnaissables, dates, lieux et circonstances sont d’une exactitude vertigineuse (la même libraire, mon cher Noguez, m’a fait sur le même ton exactement les mêmes confidences qu’à vous...). Le seul “ennui”, si l’on peut dire, est que Dominique Noguez, à ma connaissance, est hétérosexuel autant qu’on peut l’être, n’a jamais eu les moindres amours avec un garçon, invente cette histoire de a à z. C’est donner un merveilleux tour de plus, je trouve, à la spirale de l’autofiction — bathmologie pure.

Mais çékoi, la bathmologie ?

*

L’écrivain sud-africain Mark Behr, invité de “La Grande Table”, sur France Culture, estime que les Européens feraient mieux de ne pas trop parler d’exploitation, en Afrique du Sud ou ailleurs, parce que, eux, ils ont des voitures, ils y mettent de l’essence, et cette essence provient de l’exploitation des peuples du Moyen-Orient.

On ne me l’avait jamais faite, celle-là…

*

Speaking of ma vie sexuelle, justement, ce message Facebook devrait pouvoir la booster efficacement, comme disait Nicolas Sarkozy de l’Académie française (à Hélène Carrère d’Encausse) :

« Coucou ! je m’appelle Jeanne, je viens d’emménager à Plieux, Une amie m’a bcp parlé de toi donc j’ai visité ton profil tout à l’heure et tu m’as bcp plu… Ca te dit de faire connaissance ? ajoute moi qu’on chat. Bises mon profil facebook c’est jeanne.berger.336 ».

Mes “amis” Facebook fondent là-dessus de grandes espérances, et comptent pouvoir bientôt clouer le bec à ceux qui me reprochent de ne rien faire, démographiquement, contre le Grand Remplacement. Bises, la race est sauvée !

voir l’entrée du lundi 15 juillet 2013 et ses 5 images dans Le Jour ni l’Heure

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