NON. Journal 2013

créée le mercredi 14 août 2013, 18 h 18
modifiée le mardi 20 août 2013, 23 h 25
Mercredi 14 août 2013, onze heures du matin.
Un miracle ! Mes neuvaines à la vénérable Pauline-Marie Jaricot ont été entendues, j’ai vendu deux tableaux d’un coup, hier. Je vais pouvoir au moins rembourser la pauvre Jeanne Lloan, dont je soupçonne que la retraite ne doit pas outrepasser sensiblement la mienne, et dont j’étais embarrassé, malgré toute sa délicatesse, d’être si longuement le débiteur. D’ailleurs, les bonheurs voyageant de compagnie, comme on sait, je suis, tout à fait indépendamment, “repassé positif” à la banque. C’est le triomphe de la bonne administration.

Hélas, ce genre de précisions risque de faire hautement couiner sur “Boulevard Voltaire”, où décidément le journal intime, surtout s’il est intime, a des adversaires acharnés. Ceux-là n’auront pas à souffrir trop longtemps : l’épisode de la double publication prend fin avec cette livraison-ci, et je vais poursuivre mon long reportage sur ce que c’est que de vivre (en tous ses aspects) à destination des seuls lecteurs volontaires et intéressés (plus ou moins) — ce qui est, malgré tout, un arrangement beaucoup plus normal, diciamo.

Je regrette tout de même d’avoir écrit hier, publiquement, donc, que même quand j’offre mes tableaux les gens oublient de les emporter. Il ne faudrait pas que mon acheteur aille croire que je lui vends des tableaux que je n’arrive même pas à donner. Ce n’est arrivé qu’une seule fois, et encore, en deux temps : j’avais offert, de loin, une petite toile à un ami, qui, venant ici longtemps après, a semblé s’intéresser si peu à ma peinture que j’ai oublié de lui donner son tableau et lui, certes, de me rappeler mon présent. Voilà tout. Donc je plaisantais, plus ou moins. Cependant, comme me le faisait remarquer hier un autre intervenant du Boulevard, en politique il ne faut jamais plaisanter :

« Les militants prennent tout au pied de la lettre ».

Je le vois bien. D’un autre côté on ne peut pas me demander, et en tout cas je ne peux pas accepter, d’avoir à exclure de ma prose toute distanciation, toute ironie, tout humour, toute non-coïncidence avec elle-même, tout écart, ou départ ou déport, entre le sens et la phrase — toute littérature en somme. Bien entendu rien n’est ridicule, pour un littérateur, comme de déclarer qu’il fait de la littérature. Ce n’est pas à lui de le dire. Néanmoins c’est à lui de le faire, ou d’essayer. Car, en une société totalement post-littéraire désormais (on le vérifie tous les jours), où l’idée même de littérature n’est même plus comprise, c’est à elle, la délaissée, l’abandonnée (comme la patrie), que revient, après un très long détour et même un éclatant divorce, la charge du réel, et donc la responsabilité de la résistance : au faussel, au règne du faux, au mensonge, à la dénégation systématique, tantôt mielleuse et ludique, tantôt agressive et violente, de ce qui survient ; à savoir le Grand Remplacement, l’abolition d’un peuple et d’une civilisation.

*

« Quand les choses sont bien, disait Jean Puyaubert, il faut le dire ».

Eh bien les émissions de la série “Secrets d’histoire”, que présente Stéphane Bern sur France 2, sont tout à fait bien. Hier soir nous avons regardé celle qui portait sur Richelieu. Nous avons même eu le plaisir d’y voir le joli petit château de Coussay, que j’ai découvert grâce à Paul-Marie Coûteaux, dans la Vienne ; et le merveilleux palais de Thouars, dans les Deux-Sèvres ; et les grands tableaux du musée d’Orléans, si familiers ; et mon voisin Pierre Vernier sous toutes les coutures — le cardinal est un de ses grands rôles.

Là le service public est pleinement dans sa mission, pour une fois, et en l’occurrence il la remplit avec conscience et dignité ; tout juste les vétilleux pourraient-ils déplorer que lorsqu’il est question du Canada au temps de Richelieu on voie des uniformes du XVIIIe siècle, et une image de la Révolution de 1830, il me semble, au moment où est évoquée celle de 1789, qui viola la sépulture du grand homme, à la Sorbonne. Ce sont là, précisément, des vétilles, insignifiantes au regard d’un excellent travail global, qui peut être instructif pour toutes les catégories de la population, et en tout cas pour la mienne (vous saviez que Richelieu avait vécu à Rome, vous ? Oui, sans doute…). Avec cette série d’émissions, France 2 et Stéphane Bern ont bien mérité de la patrie, et de la mémoire collective. Un siège à l’Académie française peut-être pas tout à fait, mais on donnerait au journaliste la Légion d’honneur, je ne serais pas du tout choqué — hélas, il suffirait que je le recommande pour elle pour la lui faire rater…

(Et comme je commence à me méfier un peu du voltairo-boulevardier de base, je précise que je ne connais absolument pas Stéphane Bern, et ne l’ai rencontré de ma vie).

*

Il a fallu ramener le chien Orage chez la vétérinaire, ce matin, et elle a désiré le garder toute la journée dans sa clinique, pour observation. Ma terreur est qu’il meure là-bas, dans un lieu inconnu et froid, seul, sans son frère jumeau qu’il n’a pas quitté d’un coussinet palmaire depuis leur naissance simultanée il y a quinze ans, sans nous et se croyant abandonné, déjà dans un autre monde. Je comprends à merveille, pour les hommes et les chiens, l’obsession, qui fut celle des siècles chrétiens, à l’endroit de la Bonne Mort, à laquelle ils ont dressé tant de chapelles décorées d’os, de faux et de sabliers. L’écueil et le danger de chagrin infini, pour les agonisants mais aussi pour leurs proches, n’est pas seulement dans le trépas lui-même, déjà bien contrariant : mais aussi dans tout ce qui risque de l’aggraver infiniment, d’en rendre la plaie inguérissable : le malentendu (le pire), la brouille passagère et futile que la mort éternise, le geste ou le mot pour un autre, le remords, le doute.

J’étais sur des charbons ardents, toutes ces dernières semaines, parce que je n’arrivais pas à trouver cinq minutes, ou plutôt une demi-heure, pour écrire à X, qui a quatre-vingt-seize ans (et se porte comme un charme, Dieu merci). Ah, et si X allait mourir en pensant que je n’ai pas pensé à elle, que je ne lui ai pas écrit depuis des semaines, pas témoigné ma gratitude et mon affection ?

Et si le chien Orage allait mourir, sur une table de carrelage blanc, dans un cabinet aseptisé, en pensant qu’on s’est débarrassé de lui avant la fin, qu’on n’a pas pu supporter son agonie ?

De toute façon c’est la mort moderne qui est horrible, et la naissance aussi : déracinées, délocalisées, hors-sol. On n’insistera jamais assez sur l’énorme importance anthropologique qu’a eu le brusque passage de la naissance chez soi à la naissance dans les cliniques et les hôpitaux, c’est-à-dire nulle part. Peut-être la fabrique du zombie et l’industrie de l’homme remplaçable ont-elles commencé là — lorsque les nourrissons sont échangés par erreur ou par malveillance, dans les cliniques, comme dans Un long fleuve tranquille, on est au fond dans la pleine logique du système.

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