Morcat. Journal 2014

créée le vendredi 11 avril 2014, 15 h 42
modifiée le samedi 12 avril 2014, 18 h 20
Jeudi 10 avril 2014, minuit et quart.
Il est arrivé exactement ce que j’avais prévu : c’est-à-dire qu’à quelques minutes d’écart et à trois ou quatre cents mètres de distance, Alain Finkielkraut a été élu à l’Académie française et moi j’ai été condamné à verser quatre mille euros d’amende, plus mille euros de dommages & intérêts au Mrap, plus encore cinq cents euros de frais de justice à lui rembourser, le tout pour incitation à la discrimination (ça je l’ai bien mérité, la discrimination est ma passion…), à la violence et à la haine (là je me trouve beaucoup plus innocent...).

Me Ouchikh ne m’a communiqué que la sentence, pas encore les attendus. La presse semble déjà en disposer, pourtant, à en croire des articles du Monde et de L’Express, étonnamment semblables, comme si tous deux ne faisaient que citer l’AFP, ou le texte même de l’exposé des motifs. Or on lit dans ces articles, l’un et l’autre nettement malveillants, des phrases entre guillemets tout à fait étonnantes. Par exemple :

« La 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris a estimé que les propos litigieux “constituent une très violente stigmatisation des musulmans, présentés comme des “voyous”, des “soldats”, “le bras armé de la conquête” ».

Les musulmans, présentés comme des voyous ? Par moi ? Non seulement je n’ai jamais dit que les musulmans étaient des voyous, je ne l’ai jamais pensé une seule seconde. Il me semble que c’est parfaitement clair dans le discours incriminé, et que même l’interprétation la plus défavorable ne peut pas y lire ou y entendre cela. Au sujet des musulmans j’ai dit, et je n’aurais pas été étonné d’être condamné pour ces propos-là, que leurs voyous étaient des soldats, le bras armé d’une conquête, oui — ça n’a rien à voir.

Et je n’ai jamais présenté non plus les musulmans eux-mêmes comme « le bras armé de la conquête », ce qui ne voudrait strictement rien dire : si les musulmans étaient « le bras armé de la conquête », qui seraient les conquérants ? Quel serait le corps de ce bras-là ? Ils conquerraient au bénéfice de qui ? Je parlais évidemment, là encore, des délinquants, des voyous, des nocents, qui sont, selon moi, le bras armé de la conquête (musulmane, oui). Le bras armé de quelque chose ne peut être son tout. Le bourreau ou le tortionnaire ne sont pas la Sainte Inquisition. La Sainte Inquisition n’est pas l’Église. L’expression bras armé de ne serait-elle, comme tant d’autres, plus du tout comprise ?

Mais c’est l’ensemble de la langue qui n’est plus comprise, semblerait-il, et d’abord par les tribunaux. Ou bien les journaux n’ont-ils pas interprété correctement, eux, les attendus ? Je veux bien être condamné, mais pas sur d’aussi grossières équivoques. Ce point-là m’inciterait à faire appel, comme tout le monde m’y pousse, sauf Pierre (ce qui fait à peu près deux influences contradictoires d’un poids égal).

Faire appel, ce serait considérer que la justice, qui selon moi a mal dit le droit cette fois-ci, et mal démêlé la vérité, va accomplir correctement ces deux tâches, la prochaine fois. Or, me donnerait-elle raison, je ne suis pas sûr du tout que ce serait pour de bonnes raisons, pour de meilleures raisons que celles qui l’ont poussée à me donner tort cette fois-ci. Je suis écrivain : dois-je considérer que la vérité sur moi-même c’est un tribunal qui va en décider ? Aux yeux du monde, sans doute. Mais je puis encore publier des livres, même si c’est en les éditant moi-même ; et donc contribuer à l’établissement de la vérité aussi légitimement, bien qu’il s’agisse d’une légitimité tout autre, que deux ou trois juges. Je respecte la décision de justice, mais comme une abstraction pure, aussi détachée de la réalité cratylienne des choses que celle qui appelle “un Français” un combattant arabe musulman d’Al-Qaïda en Syrie ou un détenu de Guantánamo.

Jean-Yves Le Gallou, Christian Vanneste, Laurent Ozon, d’autres, estiment qu’il y va de la liberté d’expression, qu’il faut absolument faire appel car c’est se battre pour les droits gravement menacés de la vérité, ou de sa quête. Lorsque je les entends ou les lis j’ai tendance à leur donner raison ; puis je me dis qu’en ce journal-ci ou ailleurs je me bats aussi pour la liberté d’expression et pour la recherche de la vérité, en y étant plus à mon poste, peut-être, même, que derrière la barre d’un tribunal. Se plier à l’idée que ce sont les juges qui vont dire ce qu’il en est de soi, en matière d’opinion, ou même décider de votre honneur, c’est consentir à l’illusion que la Justice opère dans un pur vacuum idéologique, qu’elle n’est pas elle-même partie au rapport de forces, qu’elle n’est pas une composante du pouvoir idéologique en place — c’est peut-être une illusion nécessaire, je le veux bien ; mais c’est une fameuse illusion.

Entrent aussi en considération, bien entendu, des histoires d’argent. Outre que c’est un dérangement et un souci de tous les instants, je ne sais pas comment font les gens pour mener ces interminables combats judiciaires, et souvent plusieurs de front. Il me semble qu’il y faut des fortunes. Or je n’ai de revenus que ma smicarde retraite et ce que rapportent mes livres autoédités, qui ces temps-ci ne se vendent plus. Me Ouchikh s’est montré on ne peut plus généreux, cette fois-ci, mais je ne peux pas trop tirer sur la corde, tout de même.

Voilà qu’un mécène anonyme, ou du moins inconnu de moi, s’offre à payer mon amende et les frais afférents, ce soir. C’est royalement munificent. Cependant je devrais demander à cet homme, d’abord, son avis sur l’opportunité d’un appel (lequel aurait l’avantage d’être suspensif, j’imagine…).

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