Insoumission. Journal 2016

créée le samedi 30 avril 2016, 12 h 29
modifiée le dimanche 1er mai 2016, 11 h 01
Plieux, vendredi 29 avril 2016, une heure du matin.
Le soupçon se précise en moi que la moitié des spécialistes, surtout les plus jeunes, ne savent absolument pas de quoi ils parlent. Il est vrai que je n’ai de contacts quotidiens avec eux qu’à travers les médias, et que France Culture, France Musique, Arte, les deux chaînes d’histoire, “Histoire” et “Toute l’histoire”, ne sont évidemment pas, il s’en faut de beaucoup, des institutions universitaires, même s’il s’y produit beaucoup d’universitaires. L’impression qu’ils me donnent est celle que je ferais naître moi-même, sans aucun doute, si je me mêlais de faire une conférence sur tel ou tel sujet relatif à la physique quantique, mettons, après deux ou trois jours de préparation de mon intervention, c’est-à-dire, forcément, de pillage éhonté des travaux publiés par d’autres sur la même question. Fatalement, malgré toutes les précautions prises, je me trahirais très vite et commettrais, même en m’aidant de traductions, des erreurs et des approximations qui alerteraient dès les trois premières minutes quiconque aurait quelque connaissance sérieuse du thème abordé. La traduction joue d’ailleurs un rôle capital dans le fastueux déploiement de bévues auquel on assiste : d’abord parce qu’elle est mal faite en tant que traduction, le plus souvent (toutes les structures et tous les idiotismes de la langue d’origine sont conservés) ; ensuite parce que le traducteur n’a appris qu’à être traducteur et rien d’autre, et que, n’ayant d’évidence aucune culture générale, à la façon des surdiplômés d’aujourd’hui, il ne peut que s’acquitter au plus mal de la tâche qui lui incombe.

Ainsi, selon le commentaire de la chaîne Histoire relatif au tsar Alexandre Ier, celui-ci est pressé par Napoléon de participer au blocage de l’Angleterre — il est manifeste que la personne qui a écrit le texte en français n’a jamais entendu parler du blocus continental. Plus tôt elle nous a assurés que le futur tsar Paul Ier, né en 1754, avait été consolé, enfant, de l’abandon où le laissait sa mère par l’attention affectueuse que lui portait sa grand-mère, l’impératrice Catherine Ière, morte en 1727 (et qui n’était nullement la grand-mère de Paul — il y a sans doute confusion avec Élisabeth Ière).

La chaîne “Toute l’histoire”, sur des sujets assez voisins, n’est pas en reste. Hier elle nous parlait du rôle joué par les grandes dynasties, surtout anglaise, prussienne et russe, dans l’équilibre et le déséquilibre des puissances, entre la guerre des Duchés, en 1863, et la Grande Guerre. C’était assez intéressant, d’autant que je sais peu de jeunes princes plus à mon gré que Nicolas II avant son accession au trône, et un peu après. Mais encore un fois, à écouter cela, c’était ce sentiment insistant, cette certitude, même, que la voix censée nous expliquer les choses n’en a en fait aucune connaissance sérieuse. Par exemple il est question dans ses propos, à plusieurs reprises, du roi d’Allemagne — jamais quelqu’un qui a pour deux sous de culture historique ne parlerait du roi d’Allemagne, évidemment. Un peu plus loin il sera d’ailleurs fait mention, à plusieurs reprises, de la famille royale de Russie (au tournant du siècle dernier). Et quand les membres des dynasties d’Europe se retrouvent au Danemark auprès de Christian IX, c’est toute la royauté du continent qui se rassemble autour du patriarche, ce qui n’a bien sûr aucun sens en français. Des portraits de Marie-Antoinette et de Victoria sont appelés des tableaux de ces souveraines, comme si elles les avaient peints, et c’est semble-t-il ce que croit notre cicérone (« L’impératrice était entourée de tableaux de Victoria et de Marie-Antoinette » — estimons-nous heureux qu’il ne parle pas de cadres…). À  tout moment des princes héritiers ou même pas sont appelés Votre Majesté, Sa Majesté, etc. : rien, si l’on veut, mais qui montre sans équivoque possible qu’on n’a aucune espèce d’intimité avec le monde qu’on prétend évoquer. C’est  toujours Françoise décrivant en toute bonne foi sa rencontre dans la cour avec la duchesse de Guermantes :

« Elle m’a dit : “Vous leur donnerez bien le bonjour !” ».

Or je soupçonne que c’est toute la prétendue élite culturelle qui est à peu près dans cet état-là, comme le démontre l’effroyable syntaxe des trois-quarts de ces gens qui se gargarisent du fameux mot de passe “mes étudiants” :

« Hier encore je parlais à mes étudiants que s’i veulent vraiment réfléchir dans leur tête à qu’est-ce que c’est une vocation d’historien, ben va falloir…  »

Ce qui prouve évidemment que cette caste directrice de la DPB n’a aucun des caractères d’une élite. Il est trop peu dire qu’elle produit le fauxel : elle l’est.

La petite bourgeoisie dictatoriale, c’est le syndrome “Shakespeare, notre contemporain” généralisé : elle croit avec la plus entière sincérité que le monde a été préparé pour elle, qu’il n’attendait qu’elle, que le meilleur en lui n’a jamais été qu’une préfiguration parfois géniale de ce qu’elle est. Et contre toute critique de cette façon de voir elle dispose de cette bombe atomique rhétorique : mépris de classe

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