Insoumission. Journal 2016

créée le samedi 2 juillet 2016, 9 h 31
modifiée le samedi 2 juillet 2016, 13 h 30
La Demeure, vendredi 1er juillet 2016, minuit & demi.
  J’apprends à X., où nous sommes réfugiés de la fête à Plieux, la mort d’Yves Bonnefoy. Je ne suis pas sûr qu’une mort d’écrivain, depuis toujours, m’ait jamais causé pareil chagrin. Il est probablement le poète dont je sais le plus de vers et, avec Toulet, et plus lointainement Tibulle (Abstineas avidas, Mors, modo, nigra, manus), celui dont je me sentais le plus intime, c’est-à-dire qui me touchait au plus près. Sa mort me frappe comme un effroyable symbole. Je ne vois rien subsister de ce qu’il représentait pour moi, lui vivant : la présence de l’arrière-pays, le frémissement parmi nous des feuillages de Pierre de Cortone, la réalité sensible du grand art et de la haute pensée. Quelle est cette phrase si belle et que j’ai tant aimée, dans Rome 1630, et si souvent rapportée, à propos des cités sur leurs abrupts rochers, dans les lointains du Poussin ?

« Mais bientôt la blessure se réveille. Et ce sont alors des inscriptions sur des tombes, ces villes inaccessibles sur les collines, qui rappellent que la plénitude entrevue n’est qu’une illusion à jamais. »

Comme pour moquer la peine que j’éprouve, et pour mieux souligner la victoire de l’avant-pays, qui paradoxalement est le pays d’après, d’après la civilisation, d’après la littérature, d’après la médiateté immédiate des choses, il y a ici presque autant de bruit qu’à Plieux, et tout aussi laid, aussi triomphant, aussi provocant et sûr de son droit, comme un tyran qui tient bien sa police innombrable. Il s’élève d’une terrasse de café plus ou moins convertie en scène de karaoké, d’après ce que j’ai pu voir d’un coup d’œil atterré, en arrivant dans cette belle maison d’hôtes, hélas sise juste en face d’elle. J’en veux à notre hôtesse, ici, à laquelle j’avais bien dit en retenant la chambre, la semaine dernière, que nous étions chassés de chez nous par le vacarme, ce week-end ; et qui ne m’a pas prévenu qu’ici il y en aurait à peine moins. Voyant notre air inquiet et prêt à repartir, quand nous nous sommes présentés à son huis, elle nous a déclaré qu’en effet il y avait un peu de bruit mais que nous ne devions pas nous en soucier car nous étions logés de l’autre côté de sa maison. Nous le sommes en effet, et sans doute le tumulte est un peu moins fort ; mais assez puissant tout de même pour nous forcer à tenir fenêtre et volets hermétiquement clos, alors qu’il fait très chaud. Et même ainsi ne nous sont épargnés ni les cris suraigus de petites filles qui jouent sur le trottoir, à côté de leurs parents attablés dans un autre restaurant, celui-ci à nos pieds, ni cet affreux fond de percussions basses que je déteste tant, croyant toujours y entendre un gros cœur qui bat, celui d’un malade entre la vie et la mort, justement, dans une salle d’opération d’hôpital. 

Tout cela est exactement ce dont la présence de Bonnefoy vivant parmi nous me protégeait un peu, ou m’aurait presque consolé, certaines fois. Certes il y avait bien cette bêtise répandue, cette laideur, cette méchanceté, ce sans-gêne, cette nocence, ce bruit ; mais par lui on pouvait s’échapper vers les cours du palais ducal de Mantoue, vers Delphes du second jour, vers la brique rouge et qui a vieilli de Sainte-Marthe d’Aglié, dans le Canavese, et même vers ta façade grise que troue une porte murée couleur de sang, cathédrale de Valladolid. On dira que l’œuvre reste, et que c’était elle, le passeur, et non pas l’homme mortel. Sans doute, on dit cela — néanmoins, et pour citer cette fois un autre écrivain dont la mort m’attrista, en son temps, et m’attriste encore, car les blessures n’en finissent pas de se réveiller  :

« Je sais bien, mais quand même… »

voir l’entrée du vendredi 1er juillet 2016 et son image dans Le Jour ni l’Heure

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