créée le dimanche 19 novembre 2017, 12 h 00
modifiée le dimanche 19 novembre 2017, 14 h 26
Plieux, samedi 18 novembre 2017, sept heures du soir.
Finkielkraut et moi avons eu une longue et excellente conversation, ce matin. J’avais eu quelque mal à le joindre, ces derniers jours, mais il m’a gentiment rappelé, quand il est rentré de son émission “Répliques” qui, bizarrement, était en direct, pour une fois — lui-même n’avait pas l’air de bien comprendre comment ni pourquoi, comme si ça ne dépendait pas de lui. Toujours est-il qu’il avait reçu Stéphane Perrier et la terrible Catherine Wihtol de Wenden, autour de ce thème simple et tragique, “La France au miroir de l’immigration”.  À la vérité, écoutant cet échange, on avait l’impression d’entendre la rediffusion d’une émission de 1985. Je me suis poliment abstenu, toutefois, d’en faire la remarque, d’autant que mon interlocuteur n’y était pas pour grand chose.

Je voulais lui parler d’affaires juridiques, mais ce n’est pas ce qui nous a retenus surtout. Lui s’inquiétait de savoir si j’avais été blessé de sa conversation avec Élisabeth Lévy, le mois dernier, sur RCJ, au moment de l’affaire “petit bras”. Non, je ne l’avais pas été du tout. J’avais trouvé que son ton n’était pas inamical, même s’il mettait toute la distance du monde entre mes propos, ou plutôt mes tweets, et ses propres sentiments, ce que je puis parfaitement comprendre. Lui-même m’en voulait un peu, ou même beaucoup, d’un tweet postérieur où j’avais écrit qu’Henry de Lesquen et lui étaient d’accord (contre moi) pour écarter la Shoah de toute exégèse du temps présent. Bien que ce ne soit pas tout à fait faux, quant au fond, le rapprochement de ces deux noms était évidemment une plaisanterie, à replacer dans la guerre que je mène contre Lesquen à propos de Finkielkraut, justement, dont il cite et recite un peu gâteusement le propos tiré d’une interview à Haaretz et selon lequel, dans la version lesquenienne, « La France mérite notre haine ». Lesquen ne peut pas voir passer  le nom de Finkielkraut, qu’il hait, sans “rappeler” à ses “suiveurs” que d’après Finkielkraut, selon lui, « La France mérite notre haine ». Bien entendu s’arrêter là dans l’exégèse renverse complètement le sens de ce qu’a dit Finkielkraut, qui d’ailleurs nous revient traduit et retraduit, et rerédigé par la rédaction du journal, ce qui achève d’en rendre le commentaire acrobatique. Mais enfin il est fort évident que ce que voulait dire Finkielkraut c’est que, après ce que Vichy avait fait aux juifs en général, et à sa famille en particulier, il aurait pu la haïr, elle méritait la haine des juifs, mais, que précisément, lui et eux ne la haïssaient pas. Si ma mémoire est bonne sa réflexion était organisée autour d’un chiasme, car il parlait des “jeunes de banlieue”. Pour ce qu’elle leur avait fait subir les juifs auraient pu haïr la France mais ne la haïssaient pas, tandis que les jeunes immigrés maghrébins ou autres, eux, auxquels elle n’avait fait que du bien (je me souviens de cette expression également contestable), la haïssaient.

Entre parenthèses, ce fragment isolé selon laquelle « La France mérite notre haine » est aussi périlleux, aventuré et difficile à défendre, quoique innocent dans son fond, j’en suis convaincu, que mon récent génocide hitlérien “petit bras”, comparé au remplacisme global. Un troisième exemple autour duquel j’ai souvent l’occasion de rompre des lances est la formule de présentation de lui-même de Jean Messiha, le conseiller économique de Marine Le Pen, d’origine égyptienne et copte, qui, pour son “profil” Twitter, se décrit comme “Français de souche par naturalisation”. Cette formule met hors d’eux les racistes de stricte observance, qui y voient une scandaleuse usurpation d’identité et un défi à l’égard des Français d’origine française. J’y lis pour ma part, tout au contraire, la plaisanterie assez touchante d’un Français d’adoption que son amour de la France, très attesté d’autre part, pousse à voir dans la naturalisation telle qu’il l’entend et qu’il la pratique une véritable transsubstantiation vers l’appartenance à la France éternelle — c’est au demeurant tout à fait conforme à ma conception de la race française, définie par les poètes et les écrivains, les artistes et les paysages, et par les cuisiniers si l’on y tient, plus que par les savants au petit pied, fous ou pas fous.

Mais ce n’est pas de cela non plus que nous avons parlé surtout, Finkielkraut et moi. Nous nous sommes attachés à préciser le lieu exact de notre désaccord, et je crois que nous y sommes parvenus. Il insiste énormément sur ce qu’il appelle (d’un terme un peu ambigu, amphibologique en tout cas) l’unicité de la Shoah, son caractère unique (et non pas unitaire) — caractère unique que je ne conteste en rien, bien entendu ; mais qui ne me paraît pas incompatible, hélas, avec un caractère paradigmatique, une très profonde inscription dans l’histoire, y compris et surtout l’histoire la plus contemporaine, i. e. le Grand Remplacement, nous y revenons. 

Finkielkraut a beau jeu de souligner ici, bien sûr, la différence fondamentale entre le nazisme, pour qui les races constituent des barrières infranchissables, et le remplacisme, qui, lui, au contraire, veut les fondre en une seule pour rendre les hommes interchangeables. Pour les nazis, l’homme n’est pas du tout interchangeable, c’est certain : un juif ne deviendra jamais un aryen, et réciproquement. En ce sens le nazisme est un antiremplacisme. Il n’empêche que ces deux extrêmes, nazisme et remplacisme, à force d’être radicalement opposés, finissent par se rejoindre par l’autre bout, de même que l’antiracisme, passant de la haine des racistes à la haine des races, a fini par s’ériger en pire des racismes ; et que la société ultra-antiraciste, née du “Plus jamais ça” post-génocidaire, a fini par accoucher d’un monde où les juifs sont de nouveau pourchassés, et qu’ils doivent fuir. Il n’y a que la bathmologie, décidément, qui puisse rentre compte de l’histoire (avec un peu d’aide de Marx).

À force de vouloir de strictes barrières entre les races, quitte à éliminer au gaz, ou bien par balles, celles qui ne leur plaisaient pas, les nazis ont abattu la barrière entre l’humain et l’inhumain. Les juifs, ils en ont fait de la matière, du savon, de la cendre, des abat-jours ; ils ont récupéré l’or de leurs dents et ils leur ont ravi leurs noms, remplacés par des numéros. L’unicité de la Shoah tient pour une large part à son caractère industriel, on nous l’a assez répété. Il y avait eu d’autres génocides, mais ils n’étaient pas si bien organisés, pas si scientifiques. Ce génocide-là procédait par dépersonnalisation, normalisation, standardisation. Il devait autant aux Principles of Scientific Management qu’à Mein Kampf, autant à Taylor qu’à Hitler — d’où le rôle central dans ma “démonstration” d’Henry Ford, le “chaînon manquant”, l’homme des Temps modernes, l’auteur de The International Jew, dont Hitler avait la photographie dans son bureau et dont les usines allemandes jouxtaient les camps de concentration.

Finkielkraut insiste sur le fait que le remplacisme global ne tue pas. C’est exact, et il s’agit là, certes, d’une différence essentielle. Le remplacisme global remplace mais il ne tue pas (à quelques petits massacres près, tout de même…). On ne peut donc pas parler de génocide tout court — d’où la préciosité à mes yeux du concept de génocide par substitution, qui est aussi un génocide de substitution, un génocide de remplacement, un ersatz de génocide ; et dont Finkielkraut ne veut pas entendre parler, car il y voit un abus de langage. Que l’expression soit empruntée à Aimé Césaire, bien loin de la rendre plus acceptable à ses yeux, achève de la déconsidérer. De même qu’il s’est opposé pendant des années à la notion de Grand Remplacement, dont il convient à présent qu’elle était fondée (mais, s’il en convient, c’est plus parce qu’il la voit aujourd’hui largement répandue que par adhésion à sa substance… ), de même il s’oppose à présent à celle de génocide par substitution, dont il soutient qu’elle me fait perdre, par son caractère exagéré, tout le bénéfice de l’autre. Elle me dessert, elle est une erreur politique, elle ruine la cause que je soutiens, et c’est d’autant plus regrettable que le “succès” du Grand Remplacement l’avait beaucoup fait progresser, cette cause. Bref, je scie la branche sur laquelle je suis assis — reproche que j’assume assez volontiers, n’étant pas loin d’y voir la condition même de la pensée : si ma devise n’était pas Je déçois, elle pourrait être Je me dessers.

Le paradoxe est que c’est moi, à force de ne pas considérer le génocide des juifs comme un isolat monstrueux — oh, monstrueux, certes, six millions de fois, mais partie et pointe la plus sombre, la plus tragique, la plus im-monde, d’une histoire qui avait commencé avant lui, et qui dure encore —, c’est moi qui lui donne le plus d’importance. La Shoah a déconsidéré le génocide. Ceux qui ne veulent plus d’une race, ou plus de races, ont découvert depuis elle qu’ils pouvaient parvenir à leurs fins sans se donner la peine de tuer, ce qui était tout de même très voyant, mal approuvé, nuisait à leur image et donc à leur action, ne serait-ce qu’en avertissant les victimes de ce qui les attendait, au lieu de les abrutir comme il convient. Tuer, cette vieille lune : il suffit aux néo-génocidaires, au lieu de tuer, de remplacer, de noyer dans l’autre, de submerger : procédé un peu plus long, mais beaucoup plus discret ; et tout à fait à même, ô merveille, merveille des merveille, de vous valoir des prix de vertu, ce qui est tout de même le fin du fin quand on veut en finir avec l’homme, avec l’humanité de l’homme.

Un point sur lequel nous sommes d’accord, Finkielkraut et moi, et c’est un autre paradoxe — non pas que nous soyons d’accord, mais que l’accord soit celui-là… —, c’est l’importance de Heidegger : il est le seul à avoir tout compris, et celui qui a le mieux dit. Et seule la bathmologie, encore une fois, peut rendre compte de cette ironie du sens : que le penseur le plus compromis soit aussi le plus éclairant, et de très loin le plus profond. Or il l’est non seulement, et avec quel génie visionnaire, sur la question de la techné et de l’arraisonnement, mais aussi sur celle du génocide qui tue, ou ne tue pas. Le caractère sur-monstrueux des camps, selon lui, c’était qu’aux juifs ils volaient jusqu’à leur mort. Ils étaient pourtant bel et bien massacrés. Nous, post-modernes, offerts en holocauste au remplacisme global, nous ne sommes même pas mis à mort. Même le sacrifice dont nous sommes les victimes est un leurre, quoique nous soyons bel et bien sacrifiés, ô combien ! Pour un peu, nous ne pourrions nous plaindre de rien. Soumis à un questionnaire de satisfaction, nous ne trouverions aucune case pour exprimer nos doléances, ou simplement notre affreuse douleur, face au monde qui nous est ravi, et auquel nous ne le sommes pas moins. Beaucoup estiment même indécent, déjà, que nous osions élever la voix. Ils veillent avec grand succès à ce qu’elle soit étouffée. Je souhaiterais que Finkielkraut ne fût pas leur allié. 

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